Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

31/05/2012

La politique éducative de Sarkozy

lu sur :

http://www.lepoint.fr/societe/education-l-excellence-hors-de-prix-30-05-2012-1466592_23.php?xtor=EPR-6-[Newsletter-Quotidienne]-20120531

Éducation : l'excellence hors de prix

En 2011, les internats d'excellence, mesure-phare de la politique éducative de Sarkozy, faisaient l'objet d'un rapport. Au vitriol !

C'était le 30 août 2009. Sous un beau soleil, le Tout-Paris éducatif se pressait au fin fond de nulle part, en Seine-et-Marne, au milieu des champs de blé, dans les austères bâtisses d'une caserne gigantesque. Petits fours, discours, visite express des lieux... Jean-Michel Blanquer, recteur de l'académie de Créteil, jouait les maîtres de cérémonie pour l'ouverture de l'internat d'excellence de Sourdun. Il n'était pas peu fier de montrer à la presse venue en masse des locaux qui, quelques mois auparavant, abritaient encore le 2e régiment de hussards. Beau symbole, car c'était désormais les hussards de la République qui allaient occuper les lieux et sauver de l'échec scolaire les 120 gamins qu'on était parvenu à recruter en un temps record. Ils étaient là, un peu ébahis de l'intérêt qu'ils suscitaient, un peu perdus aussi au milieu des 50 hectares du domaine militaire.

"Utopie"

Cette "utopie éducative concrète", selon Jean-Michel Blanquer, devait accueillir 500 élèves lorsqu'elle tournerait à plein régime, de la 6e à la classe préparatoire. Ils y bénéficieraient de conditions exceptionnelles, en termes de locaux, d'assistance pédagogique (en 2009, ce jour-là, 40 adultes allaient encadrer ces 120 élèves, soit un ratio de un pour trois !), d'accompagnement périscolaire : voyages à Pondichéry, activités sportives en pagaille, équitation, culture d'un potager... Tout avait l'air possible ce 31 août 2009, à Sourdun, en Seine-et-Marne.

Aujourd'hui, l'utopie a du plomb dans l'aile. Parmi les dix-sept rapports d'inspection rendus publics par le ministère figurent les 57 pages que les deux inspections générales ont consacrées en juin 2011 à ce dispositif, dressant un premier bilan de leur mise en place. Et comme on pouvait s'y attendre, le rapport est une petite bombe.

Précipitation

Il y est décrit que le volontarisme au service de l'éducation ne produit pas toujours les effets escomptés. Dans cette affaire d'excellence, il fallait aller vite. Très vite ! On a donc fait flèche de tout bois, réhabilitant en quelques semaines des casernes, ou créant, dans des structures existantes, des places labellisées "internat d'excellence". À Sourdun, comme à Montpellier, les militaires ont quitté en juin une caserne devenue internat dès la rentrée suivante. Les inspecteurs racontent également l'effarement d'un proviseur nouvellement affecté apprenant en septembre qu'il dispose de places labellisées dans son établissement. Nul n'était au courant dans son équipe. Un autre l'apprend en lisant le bulletin officiel de l'Éducation nationale !

Il y est détaillé aussi comment, en labellisant "excellence", une poignée de places réservées à des élèves dûment sélectionnés dans des établissements existants, on a créé une situation explosive. À Barcelonnette, "l'incompréhension était totale". Les internes "non-excellents" ressentant comme une injustice les "privilèges" dont bénéficiaient les internes "d'excellence". Idem à Nice où 30 internes d'excellence côtoient "les 170 autres internes (hébergés aux étages inférieurs de l'internat) (...) Eux aussi de condition modeste, ils ne disposent pas d'ordinateurs dans les chambres, ni de salle commune destinée à l'accompagnement (...) Ils ne bénéficient pas non plus d'aide aux devoirs, ni de l'offre des activités culturelles et sportives dédiée à l'internat d'excellence."

Spectacle

Ces élèves relégués "aux étages inférieurs" sont à l'image du dispositif tout entier. En un temps où la Révision générale des politiques publiques (RGPP) réclamait à l'Éducation nationale de sacrifier 16 000 postes par an, les internats d'excellence ont réservé à une poignée d'élèves des conditions d'étude à un coût exorbitant. Objectif : être la "vitrine" du volontarisme sarkozyste, et afficher des résultats immédiats et spectaculaires. Les inspecteurs le notent d'ailleurs : la couverture médiatique a été "exceptionnelle".

La réalité, elle, s'égrène d'abord en chiffres : le montant prévisionnel des investissements dans le bâti s'élève en 2011 à plus de 200 millions d'euros pour les 13 internats. En ce qui concerne les moyens humains, les taux d'encadrement sont inouïs : de 1 adulte pour 3,5 élèves à Sourdun comme à Douai, 1 pour 5 à Marly, et 1 adulte pour moins de 3 élèves à Montpellier.

Impossible pour les inspecteurs de déterminer les dépenses de fonctionnement (hors masse salariale) à ce stade du processus : "Tout au plus peut-on constater que ces moyens (...) sont manifestement très importants en valeur absolue eu égard aux effectifs d'élèves concernés". À Sourdun, le surcoût de l'excellence (hors masse salariale donc) s'élève à 10 000 euros par élève. Rappelons à titre de comparaison que le coût (masse salariale comprise cette fois) d'un élève lambda est de 7 000 euros au collège et de 9 000 euros au lycée.

Ces "privilégiés" étaient en 2010-2011 au nombre de 1 007. Parmi eux, et c'est un scandale de plus, 60 % de boursiers seulement en moyenne, 50 % à Sourdun.

Cible

En cause, un recrutement reposant sur l'ambiguïté du mot excellence. Les inspecteurs rappellent qu'elle consiste à donner des moyens exceptionnels de réussite à des élèves ayant un bon potentiel mais dont les conditions d'études dans leur famille ou leur environnement ne sont pas optimales. Il ne s'agit donc pas d'écoles pour "surdoués", comme l'ont cru certains enseignants, selon le rapport, pas plus que d'un lieu où des collèges difficiles pouvaient se débarrasser de leurs élèves "à problèmes". Pour cela d'autres structures avaient été prévues : les internats de "réussite éducative".

Las ! "Dans la plupart des internats d'excellence, on rencontre une minorité d'élèves qui ne correspondent pas au public cible, écrivent les inspecteurs. Il s'agit parfois d'une inadéquation par le haut (comment ne pas s'étonner, dans un tel internat, de la présence d'un enfant de professeur des écoles, d'un enfant de notaire, de vétérinaire et même... de proviseur ?), mais, la plupart du temps, par le bas (élèves perturbateurs ou souffrant de problèmes psychologiques)." Ainsi, à Cachan "la moitié des 50 élèves aurait des problèmes de nature médicale, psychologique, affective ou comportementale".

En cause, les délais très courts laissés aux acteurs du système éducatif pour remplir des structures. Mais surtout, un ciblage vicié en fonction de la nature même du projet d'internat d'excellence. Présenté comme un volet de la politique de la ville et en partie subventionné par l'Agence nationale pour la cohésion sociale et l'égalité des chances, il a superbement ignoré les problèmes des territoires ruraux. Les campagnes, dont les besoins en internat sont pourtant plus évidents étant donné les problématiques de transports, n'ont pas moins de difficulté que les banlieues, rappelle le rapport, soulignant une nouvelle discrimination au coeur même d'un projet qui se présentait comme républicain.

Valeur ajoutée

La réussite est-elle au rendez-vous ? Sur cette question, les inspecteurs bottent en touche, expliquant que l'on manque de recul. Tout au plus notent-ils qu'à Sourdun, les 36 candidats au brevet l'ont obtenu alors que le taux attendu (étant donné les origines sociales) était de 75 %. En parallèle de ces résultats jugés "encourageants", le rapport donne quelques données qui le sont beaucoup moins sur les exclusions et les démissions en cours d'année qui concernent, selon les établissements, 10 à 30 % des effectifs. Ils s'interrogent sur l'avalanche d'activités que subissent les élèves, au détriment de leur apprentissage du travail autonome, évoquent un effet "vitrine" qui "l'emporte sur la préoccupation éducative". Les rédacteurs appellent donc de leurs voeux une évaluation sérieuse "afin de mesurer sur une certaine durée la valeur ajoutée" du dispositif. Mais une évaluation sérieuse et... payable, car à Sourdun, celle qui est alors en cours a un coût lui aussi prohibitif, "de 724 782 euros sur trois ans" !

La conclusion n'est guère étonnante. Les inspecteurs, qui n'étaient pas mandatés pour juger du bien-fondé d'un projet porté par le président de la République en personne, s'interrogent sur la possibilité de le pérenniser. "La soutenabilité financière est incertaine pour des projets qui exigent des moyens exorbitants du droit commun et qui ne peuvent être mobilisés que dans le cadre d'une opération exceptionnelle comme celle du grand emprunt." "Partout, écrivent-ils, est posée la question de savoir si, dans un contexte de restriction budgétaire, le rythme de financement pourra être maintenu."

Interrogée sur le sujet, l'équipe de Vincent Peillon reste évasive : "Ces rapports soulèvent un débat et ouvrent la réflexion. Mais à ce jour, le calendrier n'est pas encore fixé. Ce qui est certain, c'est que tous les chantiers ne pourront pas être ouverts en même temps."

Il faudra pourtant trancher rapidement. Car ce sont bien de vrais élèves qui se sont embarqués dans cette "utopie concrète". Il faudrait penser à les évacuer en bon ordre avant qu'elle ne fasse définitivement naufrage.

Les commentaires sont fermés.