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05/06/2013

Le vin dans le sud de la France

( et non dans le "Sud de France" , abominable jargon ! )

lu sur :

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/88b86600-cd47-11e2-aca0-fdffa42896eb|3

Archéologie mercredi5 juin 2013

Millésime gaulois

Les habitants de l’ancien port de Lattara, dans le sud de la France, produisait déjà leur propre vin au Ve siècle avant J.-C. Les Etrusques leur auraient fait découvrir la viticulture

Objet d’orgueil national, la tradition vinicole française est une importation. Pire, ses cépages fondateurs étaient peut-être d’origine italienne. C’est en tout cas ce que suggère une étude américaine récemment publiée dans la revue PNAS, qui se base sur l’examen de restes archéologiques découverts sur le site de Lattara, dans l’actuel Languedoc-Roussillon. L’analyse du contenu d’amphores étrusques retrouvées sur place atteste de l’importation de vin en Gaule dès le Ve siècle avant J.-C. Le vin aromatisé aux herbes des Etrusques aurait alors tant séduit la population locale qu’elle n’aurait pas tardé à lancer sa propre production.

L’histoire de la viticulture remonte à la domestication de la vigne sauvage, Vitis vinifera, il y a environ 9000 ans. C’est de cette époque que datent les premières traces de raisin fermenté retrouvées dans des sites archéologiques au Proche-Orient. «Les analyses génétiques effectuées sur les cépages et la vigne sauvage dans cette région du monde pointent vers le sud-est de la Turquie, comme le centre de domestication primaire de la vigne», précise José Vouillamoz, spécialiste suisse de l’étude génétique des cépages.

La culture du raisin et sa transformation en vin a ensuite fait son chemin vers l’Egypte et la Mésopotamie, puis à travers la Crète vers l’ensemble du monde grec. Quant à l’arrivée de cette pratique en France, elle était jusqu’alors située autour de 600 à 500 avant J.-C., lorsque des colons grecs, les Phocéens, ont fondé la ville de Massilia, actuelle Marseille. Ils auraient alors planté dans les alentours les premiers ceps de vigne du pays. Ce n’est que plusieurs siècles plus tard, au cours du Moyen Age, que la culture vinicole française s’est raffinée, jusqu’à devenir la référence mondiale que l’on connaît.

L’étude publiée dans PNAS se concentre sur le moment charnière de l’arrivée de la viniculture en France et propose une piste alternative à celle qui en fait une importation grecque via la ville de Massilia. Les auteurs ont en effet rassemblé les preuves inédites de l’existence d’une viniculture au Ve siècle avant J.-C. sur le site archéologique de Lattara, un ancien port qui correspond à l’actuelle ville de Lattes, au sud de Montpellier. Pour étayer leur démonstration, ils se sont penchés sur différents objets retrouvés sur place, dans un quartier d’entrepôts où étaient stockées les marchandises en transit. Parmi ces restes figurent des amphores de style étrusque, ainsi qu’un pressoir en calcaire, dont la fonction exacte était inconnue.

Que révèle l’étude des amphores, pour commencer? Leur forme a laissé penser aux archéologues qu’elles devaient contenir du vin. «Mais il est toujours intéressant de vérifier ce genre de supposition, reconnaît Matthieu Poux, archéologue à l’Université de Lyon. Récemment, j’ai fait analyser le contenu d’amphores dont je pensais qu’elles abritaient du poisson… elles servaient en fait au transport de vin ! » Pour savoir ce que recelaient celles de Latarra, l’équipe de l’archéologue américain Patrick McGovern, chercheur au Musée d’archéologie et d’anthropologie de l’Université de Pennsylvanie et premier auteur de l’étude parue dans PNAS, en a sélectionné trois. Des résidus ont été extraits et soumis à des analyses chimiques poussées.

Résultat: ces amphores, qui datent d’environ 500 av. J.-C., contenaient toutes des traces d’acide tartrique, un composé qui sert de marqueur pour l’identification chimique du raisin. «On peut supposer qu’elles abritaient du vin et non de vinaigre, car celui-ci n’a jamais fait l’objet d’un commerce à grande échelle. Quant au jus de raisin, il ne pouvait pas être transporté sur de longues distances sans se transformer naturellement en vin sous l’effet des levures présentes à la surface des raisins», précise Patrick McGovern.

Outre l’acide tartrique, les auteurs de l’étude ont aussi identifié au fond des amphores de Latarra des composés tels que le camphre ou le menthol, typiques d’essences végétales comme le romarin, le thym ou le basilic. Ces herbes, courantes en Italie centrale, où vivaient les Etrusques, étaient donc probablement ajoutées dans le vin. Pour quelle raison? «Le vin devait à cette époque avoir une fonction médicinale», avance Patrick McGovern. Une assertion qui laisse Matthieu Poux dubitatif: «Les plantes employées pouvaient tout aussi bien avoir un rôle aromatique… Difficile de trancher à partir de ces seules données!»

Enfin, les analyses chimiques ont révélé la présence dans le vin étrusque de résine de pin, qui servait probablement à sa conservation. «Durant l’Antiquité, on versait toutes sortes de choses dans le vin pour éviter qu’il ne se transforme en vinaigre au cours du trajet entre ses lieux de production et de consommation: du plâtre, du sel… On le diluait ensuite avant de le boire», relate Matthieu Poux, auteur d’une thèse consacrée au vin méditerranéen en Gaule.

L’étude du pressoir, enfin, est présentée par les auteurs de l’étude de PNAS comme une pièce maîtresse de leur démonstration. Les analyses ont en effet montré qu’il avait servi au foulage du raisin, et non au broyage d’olives, puisqu’il porte lui aussi la trace de composés d’acide tartrique. De nombreux restes de raisin, sous forme de graines ou de pédicelles, ont d’ailleurs été retrouvés dans les entrepôts de Latarra, tandis que les traces d’olives y sont rares. Pour Patrick McGovern, ce pressoir, qui date d’environ 425 à 400 avant J.-C., constitue la première preuve d’une activité vinicole en France: «Un tel objet directement impliqué dans la transformation du raisin en vin n’a jamais été retrouvé en France, même à Massilia», indique-t-il.

Pour l’archéologue américain, ces différents éléments racontent comment les populations du sud de la France, séduites par les vins importés d’Etrurie, ont peu à peu lancé leur propre production, aux alentours de 400 à 500 avant J.-C. «Ils ont probablement été aidés en cela par les Etrusques, qui ont dû amener des pieds de vigne en France par bateau, avant de les acclimater aux conditions locales», suggère Patrick McGovern. Cette hypothèse d’une importation des ceps est étayée par des recherches génétiques. «Les analyses ADN effectuées sur les cépages français montrent qu’ils sont très proches les uns des autres, mais qu’ils n’ont que très peu de liens avec les raisins sauvages. Il est donc probable qu’ils descendent tous d’un petit nombre de plants introduits», précise José Vouillamoz. Rien ne permet cependant de dire s’ils venaient d’Etrurie ou d’ailleurs…

Des Etrusques, via Latarra, ou des Grecs, via Massilia, lesquels sont à l’origine de cette introduction? Pour Matthieu Poux, l’étude de PNAS ne permet pas de le dire. «Certes, aucune presse à raisin n’a été retrouvée à Marseille, mais des ateliers d’amphores à vin et une vigne datant du Ve siècle avant J.-C. y ont été identifiés, ce qui atteste également d’une production locale», indique-t-il. La ville de Massilia est d’ailleurs devenue au cours des IVe et IIIe siècles avant J.-C. un haut lieu de la viniculture antique.

Le succès de cette production locale ne signifie cependant pas que les Gaulois ont immédiatement adopté le vin. «Après une première période durant laquelle la consommation de cette boisson s’est développée en Gaule, les populations locales s’en sont ensuite progressivement détournées à partir du IVe siècle avant J.-C. Ils se sont alors remis à consommer leurs breuvages traditionnels, c’est-à-dire la bière et l’hydromel, un alcool tiré du miel», relate Matthieu Poux. Ce n’est qu’avec l’arrivée des Romains au IIe siècle avant J.-C. que le vin a peu à peu conquis l’ensemble du territoire gaulois. Les importations italiennes ont alors largement pris le dessus sur la production locale. 

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